Journal de campagne de décembre 2008
Le 12 avril 1930 elle note : « Il est curieux d’observer en tout être et chose, le poids mort. »
Onze dédicaces et fêtes du livre en décembre. Je suis épuisé d’humanité… Je rêve d’île déserte.
Le 19 décembre en dédicace à la Cie du chat noir à clermont-ferrand: noté sur mon carnet que j’ai deux enfants que j’essaie d’élever et qui réussissent à me faire grandir.
Tous ces hommes à Noël habillés en robe rouge avec leur bonnet à ponpons m’excitent gravement (je pense avec nostalgie aux cheminées de mon enfance de petit ramoneur)
Je lis le style acéré de Paul Nizan dans « Aden-Arabie » comme ceci qui nous est redoutable : « Chacun trouve au fond de ses réveils tous les désordres du temps je ne sais combien de fois réduits à la médiocre échelle de notre inquiétude privée. »
Je ne me souhaite pas une bonne année 2009.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de novembre 2008
Mon nouveau livre avance dans ma tête. Je ne connais pas encore le contenu exact mais j’ai sa conceptualisation. Et le titre que je ne dirai que sous la torture d’une femme raffinée et multicolore. (Si elle se reconnaît, qu’elle m’écrive une convocation poétique.)
Dans le livre de Vincent Brome « Les premiers disciples de Freud » ,cette belle phrase de Lou Andréas-Salomé : « Une femme est comme un arbre qui recherche l’éclair qui le fend tout en désirant croître. »
Je pense à toutes celles qui se sont éteintes…
Dans le lointain des choses possibles, certains ou certaines d’entre vous penseront que je suis intéressant mais pas du tout, pas du tout. Il ne faut pas trop s’approcher de l’être aimé. Il faut l’aimer de loin sinon c’est assez moche.
La seule chose qui m’intéresse : boire des livres.
Dernier concert de l’année au Puy de La Lune à Clermont-Ferrand ce mercredi 17 décembre. Ne pas trop boire de sapins avant de chanter…
Jean Lenturlu
journal de campagne d'octobre 2008
Balthazar Cannibale commence à se diffuser peu à peu dans le petit réseau des libraires qui soutient notre travail… De nombreuses dédicaces en novembre et décembre.
Je pense déjà à un nouveau livre avec CD car je sens l’urgence de fixer mes nouvelles chansons pour qu’elles existent sans moi.
Cette réflexion de Georges Perros à ne pas oublier quand on se retourne vers ce qui est déjà vécu : « Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. »
Cette jeune libraire obscurcie par sa culture littéraire qui tord le nez devant B.C en tournant les pages et qui me demande : « C’est quoi la trame du livre ? » J’aurai dû lui rétorquer « Un tramway nommé désir » mais il n’est pas facile d’être insolent.
Jean Lenturlu
journal de septembre 2008
Je suis reparti tout à l’heure de Saint-Just La Pendue avec un exemplaire non façonné, tout tiède et que je regarde curieusement du coin de l’œil, avec l’appréhension de le relire et de trouver une coquille…
Les mille exemplaires seront prêts dans une semaine environ.
Commencé notre saison de spectacles à Ville-La-Grand, à proximité de Genève, dans une médiathèque fort sympathique (les personnes qui l’animent, bibliothécaires et bénévoles) qui est situé « Place du porte-bonheur ». Nous ne pouvions pas rêver mieux comme présage artistique.
Les nouvelles chansons commencent à mûrir au fil des représentations et se patinent au son de ma voix. L’interprétation est une alchimie délicate qui parfois est douloureuse. Depuis le début des spectacles, une chanson me rejette comme une dulcinée ulcérée par mon manque de sincérité. Trop usé ou perte de sens, mon chant n’est plus comme Deleuze le définit : « un cri horizontal » mais un vague contour autour des mots d’Apollinaire. La mémoire n’y peut rien, elle ne pense pas sentimentalement et fait son travail mécanique. Ne pas oublier que chanter n’est pas une activité intellectuelle.
Jean Lenturlu
journal d'août 2008
Hier soir, Cognac day avec un court feu d’artifice aphoristique que j’ai compilé sur mon carnet (le cognac aide à penser mais il ne sait pas écrire).
Extrait : Je cherche dans mon cerveau une oasis de clarté. Et je ne trouve que de sombres prairies.
Ecrit il y a quelques jours une chanson avec l’aide du journal de Catherine Pozzi : « la femme invisible » que je chanterai certainement en rappel lors de mes concerts de septembre – octobre. Si vous venez au concert, il faudra donc me rappeler.
Cette phrase de Catherine Pozzi à Paul Valéry : « J’ai peur de vos bras qui tout de suite ont la forme de mon âme. »
J’aime son écriture et sa fougue sexuelle (je me comprends).
Aujourd’hui, j’ai découvert les photographies de Miroslav Tichy, ce n’est donc pas un jour idiot.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de Juillet 2008
Le nouveau livre avance maintenant sans moi. J’attends sa métamorphose graphique par Norayam en lisant Amiel : « Mais quelle énigme que ce même cœur ? Et quelles fluctuations bizarres dans le sentiment intime ! La douceur produit la satiété, d’où naît le besoin de changement ; de là ensuite le regret, l’âpre regret de ce qu’on a laissé ; puis les illusions de la perspective, l’agitation vague, la maladie indéfinissable, l’inquiétude incessante, le désir de l’inconnu, le besoin du connu, tous les soupirs et toutes les craintes, un océan de courants contraires, un chaos intérieur, la déraison en un mot. »
A Lodève au festival de la poésie, son sourire rouge me couvrit de honte. (Alors elle m’offrit des poèmes)
Dans la nuit noire où aboient les chiens, sa robe de nuit toute blanche éblouit mes rêves.
Cette phrase éclôt dans ma tête, me parfume de sens et fane aussitôt.
Jean Lenturlu
Journal de Mai 2008
L’art aussi est une loterie et le gagnant n’est pas souvent celui qu’on croit… C’est bizarre, je suis tombé raide amoureux de la littérature de John Cowper Powis (j’ai lu « Owen Glendower » et « Wolf Solent ») et je suis incapable de tirer un extrait de ces deux romans pour vous montrer. Son style est si glauque, si reptile avec du brouillard mental autour, que je n’ai pas pu en capturer un passage intéressant.
Je pense avec une certaine anxiété à la phrase de Sylvie Crossman « Etre jusqu’au bout ce qu’on a voulu être » quand je suis à ma table « d’auteur » en fêtes du livre. Je me sens un marchand de poissons intellectuel qui frétille en fille de joie pour vendre sa marchandise…
J’aime les femmes jolies pour les mettre au lit. C’est tout et c’est très bête comme réflexion mais c’est peut-être un beau refrain de future chanson.
Jean Lenturlu
journal d'avril 2008
Je ne suis pas un auteur du terroir mais plutôt un écrivain de tiroirs. Chacun a le buffet qu’il peut…(la vie n’est pas commode)
Tous ces auteurs enfermés dans la cage de leur livre comme des animaux sauvages dans un zoo et qui attendent les bananes des spectateurs …
L’idée de race est un engin de meurtre, un pistolet sur notre cerveau qui se croit intelligent. Cela me fait penser à ce quatrain de Francis Blanche (poète sensible derrière le farceur qui
préférait l’eau de vie à l’au delà) écrit pour le carnaval des animaux de Saint-Saëns :
« Las
d’être une bête de somme
Dont on se moque à demi
mot
Au Carnaval des
Animaux
L’Ane s’est mis un
bonnet d’homme »
C’est Cioran qui écrivait « qu’on n’habite pas un pays mais une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre ». Cela m’en bouche un coin de pays…
Il faudrait planter des idées qui n’existent pas encore dans nos têtes et ne pas oublier de les arroser de temps à autre. La poésie a la forme romantique d’un arrosoir…
Jean Lenturlu
Journal de campagne de Mars 2008
Je lis actuellement « la paille et le grain », livre de chroniques que François Mitterrand a écrites dans le journal socialiste « l’unité » en 1971-72 et que j’ai pêché à Emmaüs. Style acéré et rapide, avec des résonances étranges avec l’actualité de ces dernières années : « En réalité, un sabotage continu et subtil freine la capacité du secteur public à se développer dans des conditions normales de rentabilité. Les conservateurs au pouvoir ont étatisé ce que la loi avait voulu nationaliser. (…) Grâce aux astuces de la sous-traitance, les capitaux privés se réinsèrent dans le circuit et s’emparent des zones rentables. Exemple : l’autoroute et les télécommunications. » chronique du lundi 10 juillet 1972.
Envie d’écrire un roman qui commencerait par : « ma femme est devenu subitement une lampe de chevet ».
Quelques fois, lors de salons littéraires, je rencontre des personnes qui ont déjà croisé mes chansons et cela me réchauffe le cœur de savoir qu’elles existent ailleurs, sans moi.
Jean Lenturlu
Journal de Janvier 2008
Modeste consolation d'un grand chagrin (Cellini)
Pour commencer l'année en beauté simple, ce propos de Jacques Copeau à de jeunes comédiens qu'il ne faudrait pas oublier avec le vieillissement de notre âge : "Ne craignez pas de garder longtemps
ce regard un peu hagard de ceux qui cherchent. Le regard de ceux qui croient avoir trouvé s'éteint."
Lire des verres et boire de la littérature sont ce que j'ai fait de mieux dans ma vie. Comme disait Mirabeau, il faut "sauver la soudaineté du passage".
J'ai éprouvé le sentiment étrange (et cruel) de la solitude de la foule qui aime et celui tout aussi cruel de la femme de sa vie qui me déteste... Le reste ne compte pas, je crois.
Mon chat me regarde d'une façon oblique qui me fait comprendre les états d'âme que peut éprouver une petite souris prise au piège, dans les griffes du félin.
Je lis les lettres de Kafka à Milena et je suis à Pragues, dans les rues froides, désespéré d'être un homme...
Je ne veux pas être heureux mais vivre.
Jean Lenturlu
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