journal de campagne
journal de campagne d'avril 2026
Peut-être que j'aime la Russie plus que ses gardiens. J'aime quand on peut ouvrir le balcon en grand pour laisser entrer l'air frais. J'aime quand les grands froids arrivent et qu'il fait moins 40, voire moins 45. On avance à tout petit pas, le visage rougi et la barbe glacée par le froid. J'aime l'automne. J'aime tout ça. J'aime les gens. L'amour pour son pays, ce n'est pas agiter un drapeau ou chanter un hymne. Ce n'est pas non plus fabriquer par de la propagande un amour forcé pour ce pays mais c'est oser dire par exemple : « Les amis, nous avons un problème, parlons en ».
Pavel Talankin co-auteur du documentaire « Mister Nobody contre Poutine » (2025)
Plus je vieillis, plus j'ai d'avenir.
Ernst Jünger (il a dit ça quand il avait cent ans)
Ma police politique intérieure enregistre tout ce que je pense et m'oblige à rêver à l'extérieur de moi-même.
J'ai résolu notamment de dire à tous les peintres qu'ils ont du génie, sans ça ils vous mordent.
Albert Cohen « Le livre de ma mère »
Sur la route de Montargis à Lorris, le 15 juin 1940, l'autorité militaire a arrêté notre marche triomphale pendant quelques heures, ce fut très long car il fallait garer toutes les voitures sur l'herbe des bas côtés, enfin on vit passer un énorme camion qui portait six obus, de très gros calibres, un mètre cinquante de hauteur, apparemment, un loustic cria : « Fallait pas le ramener, fallait leur foutre sur la gueule ! » A quoi l'artilleur qui était assis près du chauffeur répondit en montrant ses mains impuissantes : « Y'a pas de canons ! »
Maurice Blanchard « Danser sur la corde » (Journal du mardi 3 novembre 1942)
Je pense à elle comme si elle était partie en voyage.
Parfois, débarquant dans un port et se mêlant aux gens, il lui semblait qu'il allait soudain apercevoir le visage d'une femme qui lui était destinée. C'était comme s'il avait perdu quelqu'un que brusquement il allait retrouver dans la foule.
Francisco Coloane « Le sillage de la baleine »
Voici ce que d'après leur ancienne coutume, les chiricahuas faisait de l'enfant après sa naissance : la mère l'enveloppait dans un morceau de tissu ou une couverture sur laquelle elle s'était agenouillée pendant qu'elle était au travail et le plaçait dans les branches d'un arbre ou d'un arbuste fruitier proche. La raison en était que « l'arbre revit chaque année et qu'ils voulaient que la vie de cet enfant soit renouvelée comme la vie de cet arbre ». Avant de placer le paquet dans les branches, l'accoucheuse le bénissait en disant « Puisse l'enfant vivre et grandir pour te voir porter des fruits de nombreuses fois. » A partir de ce moment, l'endroit devenait sacré pour l'enfant et ses parents. On disait à l'enfant où il était né et si possible, les parents le ramenaient dans cet endroit quelques années après et le roulaient sur le sol en direction des quatre points cardinaux.
Fredrick W. Turner dans l'introduction aux « Mémoires de Géronimo »
Et pour finir ce mois d'avril, cette sentence de mon ami Antonio Lobo Antunès (qui vient de rejoindre les étoiles) : C'est le livre qui doit être intelligent, pas l'écrivain.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de mars 2026
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Père ! Qu'avez-vous décidé ? Allons-nous mourir avec du sang sur nos sabres ?
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Pourquoi est-ce toujours ceux qui n'ont jamais combattu qui sont les plus pressés à livrer bataille ?
Dans la série « Shôgun » (saison 1- épisode 7)
« J'ai deux casquettes à mon arc. » dit-elle.
Ce que je trouve dingue, c'est que la dynamique d'ultralibéralisme infiltre tous les aspects de notre vie en société, tout doit rapporter quelque chose immédiatement. Alors, on rabote à tous les endroits de la vie, il y a une précarité générale qui s'installe. Même les gens qui font un travail qui a du sens pour eux ne peuvent plus le faire correctement. Le film parle de cette déshumanisation et du deuil qu'il faut faire de plein de choses.
Valérie Donzelli dans « Libération » ce mercredi 4 février 2026 à l'occasion de la sortie de son film « A pied d'oeuvre » d'après le roman de Franck Courtès
Il est souvent triste de se rhabiller après l'amour.
Un vieil ami m'a dit avec reproche : « Vous vivez dans un couvent. » Soit : mais je passe beaucoup d'heures au parloir.
Simone de Beauvoir « La force des choses »
Je demandai à Lion Feuchwanger ce qu'il pensait de la situation politique des Etats-Unis. Il me répondit en plaisantant : Il est peut-être significatif que, quand j'ai terminé de faire construire ma nouvelle maison à Berlin, Hitler soit arrivé au pouvoir et que je sois parti. J'avais à peine achevé de meubler mon appartement à Paris que les nazis ont fait leur entrée et qu'une fois de plus, j'ai dû m'en aller. Et maintenant, en Amérique, je viens d'acheter une maison à Santa Monica. (Il haussa les épaules et eut un sourire éloquent).
Charlie Chaplin « Histoire de ma vie » (Allusion à la période de « Maccarthysme » qui agite les USA à ce moment)
Leur âcre odeur d'épice, c'est ma drogue. Je suis née là, dans leurs bras noirs, dans l'éblouissement de leurs visages.
Grisélidis Réal « Le noir est une couleur »
Sur la gauche, s'étendait une piscine vide – vraiment rien n'a l'air plus vide qu'une piscine vide.
Raymond Chandler « The long Good-Bye »
Et si le futur ne faisait reculer que le temps qu'il reste à vivre ?
Certaines personnes ne sont surprises que par la nuit.
Les Aztèques croyaient que chaque cycle de 52 ans amenait la fin du monde ; pour que la vie pût se poursuivre, il fallait allumer le Feu Nouveau.
Codex Mendoza (manuscrit aztèque commenté par Kurt Ross)
Et pour finir ce mois de mars, cette pensée de mon amie Natalie Clifford Barney :
Certains passent la vie avec un personnage merveilleux qu'ils s'imaginent être eux-mêmes.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de février 2026
Je veux finir ma vie dans un vieux quartier noir, à Chicago ou à San Francisco, usée et pauvre, mais heureuse, entourée de musique, de danses et de caresses. Je veux devenir noire, revêtue de nuit. J'ai tant marché dans son ombre que je serai comme elle, veloutée et presque invisible.
Grisélidis Réal « Le noir est une couleur »
C'est cette aisance, cette qualité de « nonchalance » qui en vint à prédominer dans l'idéal courtisanesque de Castiglione. Il inventa à ce propos un nouveau terme, « sprezzatura », qui est l'aptitude à cacher tout talent artistique et à rendre ce que l'on dit ou fait simple et naturel. Il s'agit de fuir le plus que l'on peut, comme une très âpre et périlleuse roche, l'affectation : et pour dire, peut-être, une parole neuve, d'user en toutes choses d'une certaine nonchalance, qui cache l'artifice, et qui montre ce qu'on fait comme s'il était venu sans peine et quasi sans y penser.
Robert C. Davis et Elisabeth Lindsmith « Hommes et femmes de la Renaissance »
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Vous me croyez donc ? fis-je avec satisfaction.
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Bien entendu je vous crois (et il me tendit la main). Je crois tout ce qui sort de l'ordinaire. Le banal seul mérite la méfiance.
John Buchan « Les trente-neuf marches »
Refrain de chanson : elle danse toute seule sur son linceul.
Dans la préface aux « Lettres à Gala », Jean-Claude Carrière écrit : « Eluard aime chez Gala une certaine forme d'intemporalité. Elle déteste les souvenirs, elle ne parle jamais du passé. Délivrée de toute nostalgie banale sur les heureux jours d'autrefois, elle lui semble « la plus libre des femmes ». C'est pourquoi il n'a jamais fait sa connaissance, il ne l'a jamais rencontrée : il la connaît depuis toujours. »
Elle : il faut toujours te prouver que tu m'aimes.
Mon rêve était de vivre en France avec ceux qui écrivent.
Vénus Khoury-Ghata (émission du 21 mai 2024 « A voix nue » sur France Culture)
Dans une des émissions « A voix nue » sur France Culture, rediffusée à l'occasion de sa mort, la poétesse et romancière Vénus Khoury-Ghata raconte que son médecin, étant à côté de René de Obaldia à un déjeuner, lui a dit : « Quel âge vous avez monsieur Obaldia ? » Celui-ci répond : « Cent ans, un siècle... » Le médecin reprend : « C'est dur de vivre après cent ans. » Obaldia répond : « Non, c'est le premier siècle qui est difficile. Le second va être très agréable. »
Je suis devant la porte de la littérature et elle est fermée.
Je suis la seule à être devenue la mère de l'héritier. Et savez-vous comment ? En forçant le destin à me regarder. Pour que je lui arrache les yeux.
Ochiba No Kata (consort du défunt Taïko) dans la série « Shogun » (saison 1 épisode 6) de Rachel Kondo et Justin Marks
Et pour finir ce mois de février, cette pensée de mon ami Oscar Wilde :
Nous vivons à une époque où le superflu est notre seule nécessité.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de janvier 2026
Ton ventre tant de fois gonflé et brûlé par les maternités et les maladies, sous ton petit tablier, c'est le ventre de toutes les femmes tziganes déportées dont les noms oubliés sont chuchotés aux portes des anciens camps, sur les chardons, les pierres et les vieux barbelés enfoncés dans le sol des terrains vagues, les soirs de grand vent.
Grisélidis Réal « Le noir est une couleur »
Autrefois, je vivais en Amérique. Maintenant je vis sur un territoire occupé par les Américains.
Nelson Algreen cité par Simone de Beauvoir dans « La force des choses »
Inverser le sens des mots, c'est l'arme de l'extrême droite.
Philippe Collin dans son documentaire radiophonique « Sigmaringen, le crépuscule des bourreaux »
A la sueur de tes narines, tu mangeras du pain
jusqu'à ton retour à la glèbe dont tu as été pris.
En Tête (La Genèse) « La Bible d'André Chouraqui »
J'ai toujours pensé que quand un être doit en remercier un autre pour quelque chose de très précieux, cela doit rester entre eux un secret.
Rainer Maria Rilke « Lettre à Lou Andreas Salomé » (jeudi 13 mai 1897)
Elle (dans la voiture) : J'ai la vague impression d'avoir oublié un peu de moi-même à la maison.
Editer vient du latin « edere » qui signifie « mettre au jour ».
Valentine (5 ans) qui déclare : Moi, c'est pire, un jour je suis tombée et je me suis fait un trou de mémoire.
Toujours étrange de réaliser que mes livres sont ce 24 ou 25 décembre devenus des cadeaux de Noël.
Et pour finir ce mois de janvier, un poème de mon ami Frederico Garcia Lorca (assassiné en 1936 par la Phalange pendant la guerre d'Espagne) :
C'est cela la vie,
Un désir constant,
Un infini lamento
sur le mode automnal ?
Un triste chemin
qu'éclaire le sexe qu'on cherche
en vain,
Une douleur fatale.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de décembre 2025
L. ce samedi matin (6h50) me montre le coin du mur et me dit en s'écartant : « Ici, il y a des étoiles d'araignée. »
Je ne me suis jamais guéri de la mort. C'est ce qui me scandalise le plus dans le monde. Je n'aime pas la musique et je n'aime pas mourir. Vous pouvez dire ça de moi.
Claude Lanzman (1925-2018) Cinéaste et écrivain.
Récife aussi contient de belles églises baroques; des fenêtres aux balcons travaillés leur donnent un air frivole et charmant. Dans le marché, des groupes entouraient les conteurs d'histoires; certains improvisaient en chantant; d'autres lisaient dans des brochures gauchement illustrées; ils s'arrêtaient avant la fin : pour la connaître, il fallait acheter le livre.
Simone de Beauvoir « La force des choses »
Les rapports de Zweig avec le théâtre sont jalonnés de morts, comme il le raconte lui-même dans son autobiographie, laissant ainsi entrevoir une certaine crainte superstitieuse. L'acteur Matkowsky, qui devait jouer Thersite, meurt le 26 novembre 1908, peu avant la première. En 1911, lorsque Zweig fera monter sa nouvelle pièce, Le Comédien métamorphosé, ce sera Joseph Kainz, pour qui la pièce avait été écrite, qui mourra subitement. Inquiet, Zweig n'en écrivit pas moins une troisième pièce, « La Maison au bord de la mer », en 1911. Il vit avec consternation mourir le directeur du Burgtheater, le baron Alfred Berger, qui venait de la mettre à l'affiche (...)
Ces morts brutales détournèrent Zweig de se consacrer au théâtre qui, pensait-il, lui aurait assuré un succès immédiat, mais l'aurait sans doute empêché d'écrire son œuvre de novelliste et de biographe. Peut-être faut-il remercier le destin, car il est peu probable qu'avec son seul théâtre Zweig eût connu la célébrité qui fut la sienne de son vivant.
« Album Zweig » (La Pochothèque) par Isabelle Hausser
Elle était aussi désolée que le paysage.
(Inspiration commune Paladine-Lenturlu)
L'enterrement de Spinoza - dans une fosse commune - se fit en présence de nombreuses personnes, dont quelques figures bien connues à La Haye, car le philosophe conservait un certain prestige et n'avait jamais cessé de recevoir des visites. Ses amis se chargèrent de ses textes, avec l'intention de les publier et surtout d'en conserver la mémoire, même si des conflits éclatèrent. Les rares biens qu'il possédait - quelques meubles, des vêtements et deux paires de chaussures, ses outils de travail, des draps et des coussins - furent vendus aux enchères pour payer son logeur et quelques menues dettes. Spinoza est mort comme il avait toujours vécu, avec discrétion, accompagné par ses amis et connaissances, qui étaient bien conscients de sa valeur.
Le Monde Hors série « Spinoza, la liberté de penser »
Les meilleures peintures et justement les plus parfaites du point de vue technique, en les regardant de près, sont faites de couleur l'une à côté de l'autre et produisent leur effet à une certaine distance. Rembrandt n'en a pas démordu, malgré toutes les souffrances que cela lui a valu. (Ces bons bourgeois trouvaient Van der Helst bien meilleur, parce qu'on pouvait aussi le voir de près.)
Vincent Van Gogh « Lettres à Théo »
Et pour finir ce mois, cette pensée de mon ami dessinateur Ralph Steadman :
Faire une erreur, c'est avoir l'opportunité de faire autre chose.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de novembre 2025
En 2020, Donald Trump déclarait devant ses partisans au cours d'un meeting à Bemidji (Minnesota) : « C'est en grande partie une question de gènes, n'est-ce pas ? Vous avez de bons gènes dans le Minnesota ! » Des propos prononcés dans l'un des Etats où la communauté afro-américaine est le moins représentée, comme l'avaient noté plusieurs commentateurs. En réaction, l'American Society of Human Genetics (ASHG) avait publié une mise au point, rappelant que « la génétique montre que les humains ne peuvent être divisés en sous-catégories ou races biologiquement distinctes, et que toute affirmation d'une supériorité en fonction d'une ascendance génétique, ne repose sur aucune preuve scientifique. Il est inexact de prétendre que la génétique est un facteur déterminant dans les aptitudes humaines », ajoutait la société savante.
Stéphane Foucart « Le Monde » du mercredi 24 septembre 2024 article « Le retour du racialisme aux Etats-Unis et en France »
Ce mot découvert dans un article du Canard Enchaîné sous la plume de Tristan Berteloot : « démocrade ». On voit bien qui ils sont...
M , une libraire, qui m'explique qu'une cliente téléphone pour commander ses livres, demande le prix de l'ouvrage et le nombre de pages pour calculer le coût de chaque page...
Pour donner une idée de l'ampleur du travail qui attendait les partisans du renouveau, la Société nationale de presse (SNEP), qui sera créée par la loi du 11 mai 1946, aura à gérer 16 imprimeries à Paris et 270 en province, ainsi que 88 journaux parisiens et 394 titres provinciaux, sans parler des 20 immeubles de la capitale et des 145 situés en régions qui avaient été saisis à la Libération.
Jean-Yves Mollier « L'âge d'or de la corruption parlementaire 1930-1980 »
Dans une vieille émission d'Apostrophes de Bernard Pivot, l'écrivain théologien André Chouraqui dit qu'il aimerait qu'on grave sur sa pierre tombale : « Mort de joie ».
Le mot « Québec » est issu de la langue amérindienne Micmac qui veut dire : L'endroit où le fleuve rétrécit ».
Croit-on qu'elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ; les pouvoirs des militaires, la dictature et le fascisme naissent ou naîtront de sa décomposition ; pour ne pas se détourner d'elle, il faut avoir le cœur bien accroché. Nous les grands-pères, elle nous a faits : nous avons vécu par elle ; c'est en elle et par elle que nous allons décéder. Mais nous n'avons plus rien à dire aux jeunes gens.
Jean-Paul Sartre « Préface » à « Aden Arabie » de Paul Nizan (mars 1960)
Nous descendîmes vers la Sicile ; elle nous apparut au soir tombant, à un tournant de la route, piquée de lumières, frangée de brume ; nous nous arrêtâmes ; une voiture stoppa derrière nous : « Vous regardez la vue ? » dit le conducteur. Moi-aussi, chaque fois que je passe, je regarde. (…) Il balaya l'espace de la main et déclara avec emphase : « C'est la seconde plus belle vue du monde. » « Ah ? Dis-je, et quelle est la première ? » Il hésita : « ça, je ne sais pas. »
Simone de Beauvoir « La force des choses »
Et pour finir cette pensée de mon ami Edmond Locard, médecin pionnier de la police scientifique :
« Le temps qui passe, c'est de la vérité qui s'enfuit. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne d'octobre 2025
Je suis épuisé de ne rien faire.
C'était un temps déraisonnable. On avait mis les morts à table. On faisait des châteaux de sable. On prenait les loups pour des chiens.
Louis Aragon
Je vivais dans une sorte de malédiction confortable. Je m'étais arrangé pour ne rien laisser paraître jamais ni de mes angoisses, ni de mes envies, ni même de mes vœux les plus secrets et qui eussent risqué de me laisser en mauvaise posture devant tel ou tel de mes contempteurs. Je vivais masqué. Je veux dire par là, cette cire commode dont on se peint le visage et, bien mieux, les sentiments, dès qu'on se sent traqué, soumis des fois, et au mieux, vaincu. L'indifférence confine à l'insouciante optique de tout ce qui peut être regardé, ou même vu de biais, en douce, en rupture de courtoisie. Les voyous ne sont pas tous enfermés dans les prisons. C'est une idée reçue. Il en est qui vaquent en toute tranquillité dans les salons, dans la rue, dans les ministères. L'orgueil de ceux de ma race est trop évident pour qu'il soit nécessaire de se démasquer le moment venu. Le moment est toujours là, présent, indéniable. Je savais que je n'en sortirais jamais de cette brume visqueuse que je prenais plaisir à faire tâter autour de moi à qui voulait bien, et dont je disais qu'elle était tout mon sentiment. Je vivais. Et maintenant, je vis. Seul.
Léo Ferré « Testament phonographique » (préface)
Dans la manifestation du 10 septembre (« Bloquons tout ! »), cette pancarte à Clermont-Ferrand où il y a écrit : « Leurs yachts échoueront sur nos grèves ».
Vous savez ce qu'est le charme ?
Une manière de s'entendre répondre « oui » sans avoir posé aucune question claire.
Albert Camus « La chute »
Dans les personnages que l'on crée, qu'ils soient littéraires ou dessinés, il y a une projection de soi-même, on y met de soi-même, parce qu'on aimerait toujours être autre chose que ce qu'on est.
Hergé (émission « Partage du jour » de Reginald Martel – Radio Canada le 7 avril 1965)
La qualité d'énergie contenue dans ce que nous écrivons nous demeure insoupçonnable, et ce n'est pas sans effroi qu'on constate que la pensée dispose d'un tel pouvoir d'intervention.
Louis Calaferte « Rapports » (Carnets VI 1982)
Cette phrase curieuse et poétique de Vimala Pons qui répond au journal "Libération" pour la sortie de son nouveau spectacle « Honda Romance » qui confronte les questionnements existentiels de la performeuse à la puissance de la technique et des éléments : Je me sens vraiment bien qu'avec un truc sur la tête qui risque de tomber.
Pour finir ce mois de rentrée littéraire, cette pensée de mon ami Jules Renard : « La phrase ne peut être que le filtre de la pensée.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de septembre 2025
Où va-t-on après la mort ?
Là où sont les enfants qui ne sont pas encore nés.
Sénèque
La Normandie : terre cossue qui sent l'herbe verte et le Viking...
Les larmes de la marquise d'Ancre...
Je mène une existence stérile, centrée exclusivement sur moi-même : je ne m'en accommode pas du tout. Je suis rivé ici, parce que, comme je vous l'ai dit et comme vous l'avez compris, c'est mon travail d'écrire sur cette ville et je ne peux le faire qu'ici. Inutile de revenir sur tout ça. Mais ça ne me laisse à peu près personne avec qui parler. En d'autres termes, je me suis pris à mon propre piège. Sans le vouloir clairement, je me suis choisi la vie qui convenait le mieux au genre de littérature que je suis capable de faire. Les gens qui s'occupent de politique, les intellectuels, m'ennuient, ils me paraissent sans réalité; les gens que je fréquente à présent me semblent plus vrais : putains, voleurs, drogués, etc... Cependant ma vie personnelle s'en trouve sacrifiée. Cette histoire m'a aidé à mieux voir les choses entre nous ; l'an dernier, j'aurais eu peur de gâcher quelque chose en ne vous étant pas fidèle. Maintenant je sais que c'était idiot, parce que des bras n'ont aucune chaleur, quand ils se trouvent de l'autre côté de l'océan, et que la vie est trop courte et trop froide pour qu'on renonce à toute chaleur pendant tant de mois.
Nelson Algren (lettre à Simone de Beauvoir)
Ensuite, nous avons fait l'amour (on ne fait pas l'amour, c'est lui qui nous fait).
André Hardellet « Lourdes, lentes »
Je deviens fou de ne pas être ce que je suis.
Malgré la sécheresse et le changement climatique, y'aura t-il toujours la goutte d'eau qui fait déborder le vase ?
Je tournai cinq ou six films et, malgré les massacreurs de la salle de montage, j'avais réussi dans certains d'entre eux à faire passer une ou deux idées comiques personnelles. Connaissant désormais leur méthode de montage, je plaçais mes gags juste au moment où j'entrais dans une pièce ou bien quand j'en sortais, car je savais qu'ainsi ils auraient du mal à les couper. Je profitais de chaque occasion qui m'était offerte d'apprendre mon métier. J'allais de la chambre de tirage à la salle de montage, observant le monteur au travail.
Charlie Chaplin « Histoire de ma vie »
Sartre avait fait, comme moi, un atterrissage en Islande et nous nous étions promis de la voir. Nous y passâmes dix jours étonnés. Ce jeune volcan, peuplé seulement depuis le Xe siècle, ne possédait ni préhistoire, ni même un fossile; les ruisseaux fumaient, le chauffage central utilisait des eaux souterraines : le plus difficile, dans les chambres d'hôtel, c'était d'obtenir de l'eau froide; en pleins champs se dressaient des cabines qui étaient des « bains de vapeur ». Presque pas d'arbres : on appelait forêt un maquis ; mais des déserts de lave, des montagnes couleur d'œuf pourri, crachant des vapeurs de soufre, trouées de « marmites du diable » où la boue bouillonnait; des scories, dessinant dans les lointains des villes fantastiques.
Simone de Beauvoir « La force des choses »
Et pour finir ce mois de septembre, ce précepte de Louis Calaferte dans ses carnets (1974-1977) :
« Déceler la magie des actes »
Jean Lenturlu
Journal de campagne du mois de juillet 2025
La vanité est une faiblesse. Je le sais. C'est une dépendance futile au moi extérieur, à l'aspect qu'on a plutôt qu'à ce qu'on est. Je le sais bien. Mais j'ai déjà une cicatrice de la taille et de la consistance d'une méduse sur l'abdomen, et vous seriez surpris de voir combien l'image qu'on a de soi change quand on ne peut pas enlever sa chemise à la plage.
Dans mes moments plus intimes, je remonte ma chemise et je la regarde, je me dis que ça n'a pas d'importance, mais chaque fois qu'une femme l'a sentie sous sa paume tard dans la nuit, qu'elle s'est redressée contre un oreiller et m'a demandé ce que c'était, j'ai donné une explication aussi rapide que possible, refermé les portes de mon passé à peine ouvertes, et pas une seule fois, même quand c'est Angie qui m'a posé la question, je n'ai dit la vérité.
La vanité et la malhonnêteté sont peut-être des vices, mais ce sont aussi les premières formes de protection que j'aie jamais connues.
Dennis Lehane « Un dernier verre avant la guerre »
Dans le Canard Enchainé de ce mercredi 18 juin 2025, cet entrefilet étrange :
Psychose à Yaoundé : des individus soupçonnés de faire « disparaître le sexe » de leurs interlocuteurs ont été pris à partie par une foule en furie (actucameroun.com 12/6 et 16/6). Au point que le préfet du département du Mfoundi a publié un arrêt menaçant un plaignant de poursuites « pour simulation de victime de vol de sexe ». Les policiers avaient en effet constaté que « son sexe était bel et bien en place », l'homme admettant après coup que ce dernier avait « plutôt diminué de volume ».
Je vous laisse rêver à cette réalité poétique qu'on puisse se faire voler son sexe...
Pour un poète, il y a toujours conspiration du silence mais la pire conspiration c'est la conspiration du bruit car jadis il y avait le silence autour d'un homme et maintenant le silence fait un bruit infernal. (Entretien avec Jean Cocteau 1951 – Les nuits de France Culture)
Lui : La prochaine fois, je te demanderais conseil pour comment t'exprimer ce que j'ai à te dire.
Elle : J'aimerais bien que tu ai envie de me boire comme tu as envie de boire du thé vert.
Derrière les yeux du scribe, oui, qu'y-a-t'il. Derrière ces pierres serties ou verres de pacotilles, ce sont nos propres yeux qui nous regarderaient. (…) Ce regard impossible est celui de l'écriture.
Claude Maillard « Le scribe »
Le « réalisme socialiste », ce n'est pas un style, ce n'est pas un genre, c'est une méthode. Et une méthode qui consiste à décrire la réalité dans son développement révolutionnaire. Ce qui veut dire que si vous voyez un terrain vague inondé de boue, en fait, ce qu'il faut y voir, c'est la belle maison qui sera construite sur ce terrain, envahi par la boue, quand le chantier sera terminé.
Donc qui ne sait pas voir dans la réalité présente cette belle réalité future risque très fortement d'être éliminé.
« Les grandes traversées » de France Culture « Devenir Staline » (Les mots qui tuent)
Pendant deux mois, ne plus répéter tous les jours... Regarder Madame Takamine avec tendresse, lui parler sans l'effleurer, boire l'apéro avec elle, ne pas la prendre dans mes bras et vivre sans penser à elle...
Et pour finir ce mois chaleureux, cette pensée du comédien activiste Jacques Livchine (« à voix nue » sur France Culture) : Le théâtre doit réveiller les morts.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de juin 2025
J'ai dérogé une fois et une seule à ma sacro-sainte règle de pureté antijeu. J'avais à peine plus de vingt ans et voulant faire « comme les grands », je me suis joint à une partie de poker, sachant tout de même que les sommes engagées ne seraient pas très élevées. Plus tard, bourrelé de remords, je m'en suis ouvert à mon père.
« Et comment t'en es-tu sorti ? » m'a-t-il demandé calmement.
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« J'ai perdu quinze cents. »
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« Dieu soit loué. Imagine que tu les aies gagnés. »
Isaac Asimov « Moi, Asimov »
Ce mois de juin, quatre animations spectacles chez des gens qui m'accueillent avec humanité pour que je leur offre le comique du désespoir, ce miroir impitoyable de notre condition humaine...
Je ne suis pas un bon orateur car je n'ai aucune suite dans les idées.
Tout à coup dans le hammam, il se sentit définitivement à poil et à vapeur.
J'ai brûlé ma vie. Il ne me reste plus qu'à remettre le feu sur cette mince surface calcinée de la mémoire. Un jour, je rassemblerai le tout et c'est pour préparer ce terrible plat d'outre-tombe que j'écris ce livre.
Jean-Edern Hallier « Les Puissances du Mal »
Certaines femmes me provoquent des bouffées de servitude.
Elle : Je ne pourrais pas t'aimer si je ne te connaissais pas au-delà de toi-même.
L'institutrice parlant de N. à l'éducatrice : « Il est incoloriable ».
L'histoire est le récit des sociétés esclavagistes, féodales ou capitalistes constituées par ses trois composantes, la propriété privée, la famille et l'Etat.
Alain Badiou
Il reste maintenant la mort à accepter...
Il avait tellement cassé de sucre sur le dos des gens qu'il était diabétique.
Kleya : Vous voulez renoncer ?
Luthen : Tu dois te montrer attentive. C'est la vie qui nous met en face de ce qu'on a à perdre.
Série « Andor » (saison 2, épisode 10)
Et pour finir, cette pensée de mon amie Grisélidis Réal (lettre du vendredi 29 août 1980 à Jean-Luc Hennig tirée de « La passe imaginaire ») :
On ne vit bien que dans la douleur, pour se laver avant les joies et préparer le terrain pour de grands bonheurs sauvages.
Jean Lenturlu
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