Journal de campagne d'octobre 2022
Dans la série radiophonique « Le roman du cinéma » de Claude-Jean Philippe datant de 1985 et rediffusée dans « Les nuits de France Culture », ce credo du cinéaste Abel Gance :
« Il faut sauter à pied joint dans les cercles de feu de nos possibilités et ne pas s'arrêter aux mouvements de stupeur des témoins. »
La seule chose que toute l'humanité a en commun dans ce domaine, c'est de raconter des histoires différentes en les tenant localement pour vraies. Aussi si je n'entends jamais qu'une de ces histoires, je ne m'aperçois de rien, mais au contact de plusieurs, le problème commence. Peu de possibilités s'ouvrent à moi : soit une seule d'entre elles est vraie et toutes les autres sont fausses, soit elles sont toutes fausses, mais elles ne peuvent pas être toutes vraies à la fois. Cette difficulté explique l'état actuel du monde. Des gens se massacrent en pensant qu'une de ces histoires est la seule vraie et que toutes les autres sont fausses. Sur l'ensemble de la terre, des intégristes de tout poil, des suprémacistes blancs, des islamistes, des survivalistes... se racontent une histoire qui justifie le monde et lui donne un sens. (...) Il me semblerait important de parler de ce genre de choses sous cette optique à l'école. Car comprendre que ces histoires ne sont vraies que pour ceux qui y croient est essentiel.
Jean-Louis Le Quellec « Histoire des mythes fondateurs »
Le Monde Hors Série (ouvrage collectif)
Elle avait une haleine en flammes, très pratique pour allumer notre feu de camp, dans la forêt.
A mettre sur ma tombe : « J'ai oublié de vivre ».
Jules Dépaquit, dessinateur au Canard Enchaîné dans les années 1920, fuyait ses créanciers. On raconte qu'un jour son tailleur aillant l'audace de lui réclamer une vieille facture, il lui avait adressé cette lettre : « Monsieur, votre insistance est inadmissible. J'ai donc décidé de vous infliger une sanction. J'ai coutume, tous les débuts de mois, de mettre les noms de mes créanciers dans un chapeau et d'en tirer un au sort. C'est celui-là que je règle. Etant donné votre attitude, j'ai le regret de vous informer que vous ne participerez pas au prochain tirage. »
Laurent Martin « Le Canard Enchaîné histoire d'un journal satirique (1915-2005) »
Ecrire un livre qui aurait pour titre : « Je me demande bien ce qui a pu me fatiguer à ce point ».
Dans le journal Libération de ce lundi 26 septembre 2022, Blandine Grosjean écrit une chronique autobiographique intitulée « J'ai mis fin à quelques histoires d'amour et je suis en vie » et j'en tire cet extrait : « La gifle humilie, marque le territoire. Un territoire à la vie, à la mort. La gifle n'est pas un geste de bagarre, c'est un geste de propriétaire (…) La gifle, c'est souvent le premier geste de violence d'un homme sur sa compagne et ça dit : Tu n'as pas droit de me quitter. »
Souvent, j'aimerais dire à mes interlocuteurs : « C'est vachement inintéressant ce que tu dis » mais je me retiens.
Cette femme qui appelle son mari « papa » me trouble.
Et pour finir ce mois d'octobre qui voit ma saison préférée, l'automne, prendre ses aises, je vous offre une question de mon vieil ami Georges Perros, mi-figue, mi-raisin :
« Est-ce que ça vaut le coup de mourir ? »
Jean Lenturlu
Journal de campagne de septembre 2022
Message personnel ( via le sonnet 139 de William S.) :
« Non point d'excuses mais je suis presque mort,
achève-moi par tes regards,
ne me fais plus souffrir. »
Au terme de trente-six heures complètement folles de démissions ministérielles dans le gouvernement de Boris Johnson, décrites par le leader des travaillistes comme « la première fois que des navires quittent le rat », se termine peut-être toute une époque, représentée par une masculinité toxique, une démagogie à toute épreuve, une communication basée sur le mensonge et une politique irresponsable, qui a fait dégringoler l'économie britannique, sa monnaie et son service public.
Article non signé dans « Libération » du 8 juillet 2022
La nostalgie, ce parfum d'éros fané...
Je suis raide comme un piquet et souple comme un arbre sec.
La charte du Manden est une transcription d'un contenu oral, lequel remonterait au règne du premier souverain de l'empire du Mali Soundiata Keïta qui vécut de 1190 à 1255. Elle aurait été solennellement proclamée le jour de l'intronisation de Soundiata Keïta comme empereur au Mali à la fin de l'année 1236. Ce texte est considéré par les mandenkas (peuples qui ont en commun la langue mandingue) comme l'une des plus anciennes références concernant les droits fondamentaux. On trouverait dans cette charte les notions de respect de la vie humaine, de droit à la vie, les principes d'égalité et de non-discrimination de liberté individuelle, de justice, d'équité et de solidarité. En contestant l'esclavage, elle identifierait la violence des situations comme précédant la violence de la guerre.
Source Wikipédia (article Charte du Manden)
Filiberta était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les lèvres ; car elle supposait que la chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré devant l'autel la fidélité conjugale restait pure.
Dimitri Merejkovski (Le roman de Léonard de Vinci)
Vu cette petite annonce dans le journal :
Cherche femme-esclave (féministe bienvenue).
L'épitaphe de Louis-Auguste Blanqui (trouvée dans « Souquenilles » de Louis Scutenaire) :
Contre une classe sans entrailles
Luttant pour un peuple sans pain
Il eut, vivant, quatre murailles
Mort, quatre planches de sapin
Quand je me regarde dans la glace, le miroir ne me reconnaît pas.
Et pour finir ce mois, cette réflexion de mon ami François-Noël Martin, parlant du frère d'un ami :
« Il est con comme une valise, il faudrait lui mettre une poignée sur la tête ! »
Jean Lenturlu
Journal de campagne de juillet 2022
Le credo de Franz Kafka :
1/ La littérature est toujours douteuse, grandiose et inutile.
(Ebauche de lettre à Werfel, décembre 1922)
2/ L'activité littéraire est la chose qui m'importe le plus sur terre.
(Lettre à Robert Klopstock fin mars 1923)
3/ La littérature crée la possibilité d'une parole vraie d'être à être, en échappant aux fantômes.
(Lettre à Max Brod octobre 1923)
4/ La littérature fait naître une joie formelle, sans aucun fondement.
(Lettre à Max Brod mi-janvier 1924)
Afin de bien situer mon sujet, qu'il me soit permis de répéter ce que je disais au début de cet essai, à savoir qu'en Angleterre les ennemis directs de la vérité, et donc de la liberté de pensée, sont les patrons de presse, les magnats du cinéma et les bureaucrates, mais qu'à long terme, c'est le déclin du désir de liberté chez les intellectuels eux-mêmes qui constitue le symptôme le plus inquiétant.
George Orwell « La littérature empêchée »
Seul l'homme-objet est objectif.
La société demande à une mère d'élever ses enfants comme si elle n'avait pas de travail, de travailler comme si elle n'avait pas d'enfants et d'avoir l'apparence d'une femme qui n'a ni enfants, ni travail.
(Source L.N sur Instagram repérée par ma fille Louise)
Entendu cette phrase ce dimanche 19 juin 2022 pendant le vide-grenier de Vensat, près de Maringues : « J'ai mal au ventre, je vais aller voir un ventriloque. »
A Mâcon, devant la librairie du Cadran Lunaire ce samedi 25 juin, un jeune homme imposant, presque volumineux, s'approche de ma table de livres et me dit : « « Moi aussi je suis écrivain » et il rajoute : « A mon compte ».
Il faut une cinquantaine d'années à un humain pour prendre conscience qu'être beau ou belle ne garantit rien d'intéressant.
Manuel Vilas « La nouvelle urbanité »
Je n'aime pas la littérature. C'est un peu comme un Don Juan qui n'aime pas les femmes.
Yukio Mishima « Entretien avec Jean-Claude Courdy » (1966)
Et pour finir ce mois d'été, cette charade de mon ami Jacques Prévert (Choses et autres) :
Le Roi
Fais-moi rire bouffon.
Le bouffon
Sire, votre premier ministre est un imbécile, votre second ministre un idiot, votre troisième ministre un crétin, votre quatrième ministre...
Le Roi
(saisi de grande hilarité)
Arrête, bouffon, et dis-moi la solution.
Le bouffon
La solution, Sire ; vous êtes le Roi des cons.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de juin 2022
Cette femme qui m'aperçoit derrière mon stand à la foire bio de Chateldon, qui a l'air de me connaître et qui s'exclame : « Ha ! C'est vous qui faites des choses tristes ! Vous écrivez des ana (elle voulait dire « anathèmes » mais elle s'arrête et reprend hésitante) des aphorismes. Je suis allé voir la définition sur internet ! »
Ma richesse : le temps de ne rien faire.
Plus tard, nous finirons dans la tombe
Où tu pourras tranquillement digérer.
Heinrich Heine
Alter Goldman était intervenu en sa qualité de très grand et très ancien résistant, auprès de Malraux. Pierre avait juré à son père qu'il était innocent et cela lui suffisait. C'était un homme très sympathique, très droit et cette histoire l'avait profondément atteint. Il a donc dit à Malraux, je ne sais plus lequel des deux me l'a rapporté : « Vous savez Monsieur le ministre, je ne me serais pas permis de venir vous voir si je n'étais pas convaincu de l'innocence de mon fils ».
A quoi Malraux aurait répondu : « Ah oui ? Et pourquoi ? »
Témoignage de Georges Kiejman (avocat de Pierre Goldman) dans l'album BD d'Emmanuel Moynot « Pierre Goldman, la vie d'un autre »
Toutes ces belles femmes, qui tout d'un coup, redeviennent célibataires et cherchent un homme...
Je serais tenté mais suis-je vraiment un homme ?
Ainsi, dans cette vie, je me préserve de l'estime comme d'une chaleur visqueuse.
Pierre Goldman « Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France »
C'est ainsi qu'Adamsberg cherchait des idées. Il les attendait tout simplement. Quand l'une d'elles venait surnager sous ses yeux, tel un poisson mort remontant sur la crête des eaux, il la ramassait et l'examinait voir s'il avait besoin de cet article en ce moment, voir si ça présentait de l'intérêt.
Fred Vargas « L'homme à l'envers »
Ce beau sourire qui me réchauffe alors que déjà je crève de chaud sous le soleil de Valence.
J'ai rêvé que toutes les femmes que j'ai aimé venaient à mon enterrement et me faisaient l'amour dans mon cercueil. En prévision, le prévoir deux fois plus gros en volume que ma petite personne.
J'ai ces temps-ci une violente envie de coucher avec quelqu'un. Se méfier de cet état qui fait trouver tous les gens désirables (ou du moins beaucoup trop de gens).
Jacques Brenner « Journal tome 1 Du côté de chez Gide 1940-1949 »
(Mercredi 26 août 1942)
Et pour finir cette belle leçon de savoir vivre de mon ami Roland Topor :
L'Homme élégant préfère une tache de sauce sur sa veste à une décoration.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de mai 2022
Ce que j'écris ici ou ailleurs n'intéressera sans doute dans l'avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les vingt-cinq ou trente ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits, toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J'appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée. Mais cela durera plus longtemps que beaucoup de paperasses contemporaines.
Robert Desnos « Journal » 8 février 1944
Quand on relate un conte, tout le monde sait que l'on s'est confié à des puissances inconnues et que les juges d'aujourd'hui ont été éliminés.
Franz Kafka (source inconnue)
A dire à un amour impossible (Molière) :
« Permettez seulement, pour flatter mon martyre que, vous osant aimer, j'ose aussi vous le dire. »
Morte à 43 ans, un an après le décès accidentel de son fils, Romy Schneider est enterrée avec un mot de son père emprunté au metteur en scène Max Reinhardt :
« Mets ton enfance dans ta poche et pars en courant car c'est tout ce que tu possèdes. »
Un dicton surréaliste :
Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure.
Ce petit texte de George Orwell (« Retour sur la guerre d'Espagne ») à méditer après ces élections présidentielles lamentables (je ne parle pas du résultat mais de l'état du dialogue démocratique pendant la campagne électorale) :
« Les intellectuels sont ceux qui couinent le plus fort contre le fascisme, et pourtant, une proportion non négligeable d'entre eux sombre dans le défaitisme dés que les choses commencent à coincer. Ils voient assez loin pour discerner les risques qu'ils courent, et il est possible, qui plus est, de les soudoyer – car il est évident que les nazis trouvent utiles de s'acheter des intellectuels.
Pour la classe ouvrière, c'est tout le contraire. Trop ignorante pour s'apercevoir du tour qu'on est en train de leur jouer, ils gobent sans sourciller les promesses du fascisme ; néanmoins, tôt ou tard, ils finissent par reprendre le combat. Car ils y sont obligés, étant donné qu'ils découvrent dans leur chair même qu'il n'est pas possible que le fascisme tienne ses promesses. Pour se gagner définitivement la classe ouvrière, les fascistes devraient hausser le niveau de vie général, ce qu'ils ne sont ni capables ni sans doute désireux de faire. »
Sur le mur FB d'André Markowicz ce dimanche 1er mai 2022 :
« Mais c'est quoi, ma spécialité, à moi qui ne sais même pas faire la planche, et qui n'ai jamais pu apprendre à nager à la piscine, parce que le maître nageur me disait « sois cool » et que, donc, je coulais ? »
Je vends des livres comme s'ils étaient des bouteilles à la mer.
Et pour finir, cette pensée de mon ami Louis Scutenaire pour le peuple Ukrainien qui se bat en ce moment pour sa liberté :
« N'oublions jamais que nos maîtres ont des âmes d'esclave. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne d'avril 2022
« Il faut fermer le ciel pour que nos enfants ne meurent pas. »
Un père Ukrainien qui vient de perdre son fils dans un bombardement russe cité par le journal français « Libération » le 13 mars 2022.
La science ne serait plus la propriété d'une caste de scientifiques, la science serait la science de tous. Elle se ferait non pas dans les laboratoires par certaines personnes hautement considérées (…) elle se ferait dans les champs, dans les jardins, au chevet des malades, par tous ceux qui participent à la production dans la société, c'est-à-dire en fait par tout le monde.
Alexandre Grothendieck « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? »
Il a fallu un long cheminement pour en arriver là où les autres vont directement.
Nous nous regardons droit dans les yeux et devenons aveugles.
Saint-François débarqua sur cette île vénitienne en revenant de Syrie, apaisa la tempête sur la lagune, salué par le gazouillement des oiseaux. Il y construisit une cabane et y planta un bâton de cyprès coupé en Albanie qui prit aussitôt racine, bourgeonna et devint un arbre dont on conserve encore les restes...
Mais tout ceci n'a rien à voir avec notre histoire.
Hugo Pratt « Les Celtiques » Corto Maltese
Charles à Tessy (tous les deux 4 ans) :
-
« Le tournevis, tu l'a mis où ? »
(réponse lumineuse de Tessy ) :
-
« Ailleurs »
La désignation d'un bouc émissaire hors d'état de se défendre est un exutoire commode et classique pour détourner, canaliser et neutraliser des comportements individuels dangereux et inhibés. Selon le lieu, le moment et la société, ce bouc émissaire pourra être le conjoint d'un individu, un enfant, un ascendant, l'arbitre d'un match, le serveur d'un restaurant, ou collectivement les juifs face à la faillite économique de l'Allemagne de Weimar, les émigrés face au chômage actuel ou les Anglo-saxons face au recul du colonialisme français.
Andrée Langaney « Comprendre "l'autrisme" » dans la revue « Le Genre Humain » n°1 qui avait pour thème « La science face au racisme » (1981)
Il faudrait que j'aime plus mes chansons pour bien les chanter.
Sans le vouloir, il a trouvé la source du non-amour en lui.
Il fait tout ce qu'il peut pour ne pas en arriver là et il en arrive là.
Le cœur de Susan défaillit. Un frisson glacé la parcourut. Elle avait déjà eu peur, auparavant, mais c'était désormais au plus profond de l'âme que l'effroi l'étreignait.
Hillary Waugh « La faille »
Et pour finir ce mois pas si farceur que ça, une pensée de mon ami Satprem qui a écrit :
Là-bas, il y avait un vieux Patagonien sage, peut-être l'ancêtre des peuples, qui a murmuré dans sa barbe :
« On est tous des naufragés de nulle part. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne de mars 2022
C'est bientôt la semaine de la poésie et je tombe sur ce texte de Pierre Boulanger :
« Tout autant que le cinéma, la poésie est populaire ; si elle a plus de mystère, c'est qu'il lui faut un plus grand amour pour se livrer. Je pense qu'il est impossible de s'en servir pour faire du spectacle, mais qu'il faut se mettre totalement, absolument à son service. Il est alors étonnant de sentir avec quelle douceur, quelle tendre insistance la poésie nous enlève, non pas à la réalité, mais à la mesquinerie quotidienne, et avec quelle limpidité, elle nous rend les images simples et pures de nos plus belles espérances. Voilà pourquoi je suis marchand d'images. »
Mon rêve cauchemardesque : vivre avec une femme virile.
Je suis un trouble-amour.
Il paraît qu'elle a dit à sa fille M. : « Toi, tu es une princesse au milieu des manants ! Il faudra t'y faire. »
Les yeux de Monica Vitti. Elle vient de mourir à 90 ans ce 2 février 2022. Elle disait : « Je suis une mouette. »
La guerre est apparue dans notre horizon ce 24 février 2022 et notre égoïsme prend peur.
Sur le mur FB de T. cette phrase : « Je me fiche bien de ma beauté je la supporte depuis l'enfance »
J'aimerais être simplement un enregistreur et ne pas souffrir.
Fernando Pessoa : Dieu est l'Homme d'un autre dieu plus grand.
En lien avec cette guerre entre la Russie et l'Ukraine et ce que dit Poutine pour légitimer son agression militaire, cet extrait d'une chronique de George Orwell (A ma guise) :
« Ce qu'il y a de véritablement effrayant dans le totalitarisme, ce n'est pas qu'il commette des atrocités mais qu'il s'attaque au concept de « vérité objective ». Il prétend contrôler le passé aussi bien que l'avenir. »
Dans les carnets de René Allio (tome 3) il écrit le 16 juin 1986 :
« On n'est pas un artiste parce qu'on l'a d'abord choisi. On l'est comme on a une maladie, parce qu'il s'est fait un mélange de nos dons, de nos dispositions et de nos goûts avec quelque chose de plus profond qui est une sorte de mal de vivre et que le travail artistique canalise, colmate, accomplit en même temps qu'il le dévie et d'une pulsion mortelle fait une force de vie. Et puis on le choisit, après, on ordonne et on rationalise s'il se peut, on s'efforce de le maîtriser. Mais c'est comme un amour qui vous dévore, dont on sait qu'il vous détruira peut-être et qu'en même temps on défend à tout prix. »
Assurément, je suis un fils de joie.
Et pour finir ce mois de mars en beauté spéciale, une note de mon ami Louis Scutenaire :
Charles du Chasseur, ayant conduit sa fiancée au milieu de riches campagnes, lui dit : « Tout ce que vous voyez d'ici en fermant les yeux m'appartient. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne de février 2022
Lorsque j'ai publié mon premier livre il y a quatorze ans, je pensais que toutes les machines rotatives allaient s'arrêter de tourner, que la grande instance distributrice dirait : « Celui-là, nous allons lui donner sur-le-champ une fortune », une belle somme avec laquelle je me serai acheté un palais. J'attendais de l'écrit son poids d'or. Je me suis trompé. Je ne savais pas que la littérature est fille de la démocratie, au sens où c'est la loi du plus grand nombre qui prévaut, la tyrannie de la majorité. Je pensais que la littérature était l'un des derniers domaines hiérarchisés où la valeur faisait sens et triait. Eh bien, la valeur a fait sens, et elle a trié : je suis presque aussi pauvre qu'avant d'avoir écrit.
Pierre Michon « Le roi vient quand il veut »
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Te souviens-tu demanda Winston, de cette grive qui a chanté pour nous, le premier jour, à l'orée du bois ?
-
Elle ne chantait pas pour nous, répondit Julia. Elle chantait pour son plaisir. Même pas : elle chantait, tout simplement.
George Orwell « 1984 »
Aime-t-elle l'homme qu'elle déteste ou déteste-t-elle l'homme qu'elle aime ?
Question existentielle
Quand un pompier meurt, est-ce qu'on peut dire qu'il s'éteint de lui-même ?
Au téléphone
Lui : Tu ne dis rien ?
Elle : Non je t'écoute dire rien.
Ce monsieur qui me dit, un peu inquiet : « J'ai l'impression que vous êtes célèbre mais je ne vous connais pas. »
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cinéma : il faut travailler le temps, c'est lui qui fera l'espace.
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théâtre : il faut concevoir l'espace, c'est lui qui donnera le temps.
René Allio « Carnets tome 3 » (23 mai 1986)
A mettre sur la tombe de tous les nazillons, racistes et nationalistes, cette phrase de leur ami L. F. Céline (Mort à crédit) :
« Ils sont repartis loin, très loin dans l'oubli, se chercher une âme. »
Il est très utile de s'en rappeler pour briller en société :
« Seuls six atomes ont suffi pour fabriquer toutes les molécules nécessaires à la vie sur terre : le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le phosphore et le souffre. »
Christophe Galfard « L'Univers à portée de main »
Ce vieux conférencier qui commençait toujours son exposé en disant : l'Homme, malgré une intelligence hors du commun, est un crétin fini et je suis bien placé pour vous en convaincre.
Et pour finir ce mois en beauté, cette pensée de mon amie Natalie Clifford Barney :
« Ce féminin regret de n'être pas davantage femme. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne de Janvier 2022
Je cherche une instructrice en survie primitive pour mourir dans ses bras.
Le masque du à la pandémie (le mégalovirus) que nous sommes obligés de porter en public ampute une partie de nos visages, que nous sommes contraints d'imaginer (de fantasmer ?) et quelques fois l'horrible réalité dépasse notre fiction...
Dans les librairies, je fais du stop littéraire.
Le beau style :
Elle : Tu vas chez le coiffeur pour me déplaire.
La liberté d'un quark est un concept très étrange : elle n'existe que lorsqu'il est en groupe.
Christophe Galfard « L'Univers à portée de main »
« N'oublions rien. Surtout les poèmes que nous savons par cœur. Et qui s'oublient sans cesse. » André Marcowicz (sur son mur Facebook ce 1er janvier 2022)
Ce que je veux faire, je l'ai plus souvent réalisé dans mes rêves que dans mes films. Mais il est encore temps.
René Allio « Les Carnets » tome 3
L'acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines, mais du produit du travail humain (…) Même quand les armes ne sont pas détruites du fait de la guerre, le simple fait d'en fabriquer est un moyen commode d'utiliser la force de travail sans produire le moindre objet utile à la population.
George Orwell « Mille neuf cent quatre-vingt-quatre »
Par l'intermédiaire du libraire Michel à Lucioles (Vienne), j'ai re-découvert Natalie Clifford Barney dont j'avais déjà un petit livre édité par Le Mercure de France et je suis reparti de Vienne avec « Nouvelles Pensées de l'Amazone » (éditions Ivrea) qui date de 1996. C'est Rémy de Gourmont qui l'avait surnommé « L'Amazone » et je vous invite à découvrir sa vie libre et tumultueuse (1876-1972). Elle a écrit de magnifiques pensées. Je vous offre ce petit florilège qui sent bon la nouvelle année :
L'amour est le seul communisme auquel je crois.
Vivre : se frayer un chemin à travers son propre infini.
Etre masochiste c'est être plus attentif à son malheur qu'à son bonheur.
Donner c'est souvent se débarrasser.
Ouvrir sa fenêtre
Se jeter à l'eau
Se lever trop tôt
Ou simplement naître
Pour des gens frileux
Sont gestes affreux.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de décembre 2021
Le théâtre m'excite et fait grimper ma fièvre. Pourtant, entendons-nous : je l'aime surtout avant que le public ne soit admis dans la salle, avant la première. Quand les comédiens évoluent encore sur une scène encombrée de fantasmes et qu'ils doivent conquérir de haute lutte leur opacité. Lorsque les passions s'entrechoquent et s'exaspèrent. Avant la pétrification et le triomphe de l'ordre sur le chaos.
Roland Topor « La vocation théâtrale de Roland Topor »
Le collier digital comme muselière.
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Ecoute : plus tu as eu d'amants, plus je t'aime. Tu comprends ?
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Oui, parfaitement.
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Je hais la pureté, je hais le bien ! Je veux que la vertu n'existe nulle part. Je veux que tout le monde soit corrompu jusqu'à l'os.
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Dans ce cas, je devrai te plaire. Je suis corrompue jusqu'à l'os.
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Est-ce que ça te plaît de faire ça ? Je veux dire, pas seulement avec moi, mais la chose en elle-même ?
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J'adore ça.
George Orwell « Mille neuf cent quatre -vingt-quatre » (traduction de Celia Izoard pour les éditions Agone)
Ils exhibent leurs vieux comme des trophées, dans ce vernissage, comme si c'était une qualité de ne pas mourir jeune...
A Romans, à la librairie des Cordeliers, cette jeune femme qui prend en photo la couverture d'un de mes livres en me disant : « Monsieur ne sait jamais quoi m'offrir. »
Je préfère le malheur au bonheur car il dure plus longtemps.
Il y a d'un côté ce qu'il est possible d'écrire et de l'autre ce qu'il n'est plus possible d'écrire : ce qui est dans la pratique de l'écrivain et ce qui en est sorti : quels textes accepterais-je d'écrire (de ré-écrire), de désirer, d'avancer comme une force dans ce monde qui est le mien ?
Roland Barthes « S/Z »
Tout le monde peut faire de la photographie, et tout le monde croit pouvoir en faire.
Bernard Plossu
Toute opération cérébrale n'a pour éléments que les courants qui cheminent dans les fibres et les danses qui s'exécutent dans les cellules... Cette écorce cérébrale ressemble à une imprimerie où l'atelier actif, éclairé, est entouré de vastes magasins obscurs et immobiles... dans l'atelier, le travail est double : sous l'impulsion du dehors, il compose inlassablement des mots qu'il envoie dans les magasins où ils se transcrivent en clichés fixes ; d'autre part, les magasins lui envoient incessamment des clichés fixes qu'il transcrit en lettres mobiles.
Taine « De l'intelligence » (1870) via « Le sens de la mémoire » de Jean-Yves et Marc Tadié
Et pour finir ce mois et cette année 2021, un petit cadeau de mon ami Alexandre Romanès :
Courir dans les champs
sentir le vent
ce n'était pas assez.
Comme tous ceux
qui n'ont rien dans la tête,
moi aussi j'ai cru
qu'il fallait faire des choses.
Jean Lenturlu
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