Journal de campagne de mai 2020
Sur Amour (2012), j'avais improvisé. J'étais assez content et, après la prise, je le lui dis : "C'est bien, non ?" Lui me répond : "Oui, je comprends que ça vous plaise, c'est peut-être bien pour le personnage mais pas pour le film." J'ai trouvé cette réponse épatante. Un grand réalisateur n'est pas forcément quelqu'un qui dirige, mais quelqu'un qui sait vous mettre en valeur à votre juste place.
Jean-Louis Trintignant parlant du cinéaste Michel Haneke dans Le Journal du Dimanche du 30 septembre 2017
Dans le journal des frères Goncourt cette réflexion du vendredi 18 novembre 1870 : « C'est étonnant, comme parfois la vision spirituelle du rêve vous donne le délicat portrait de la physionomie des gens !
Un adage de Rémi Gaillard : « C'est en faisant n'importe quoi qu'on devient n'importe qui. »
… Mais quand une femme dit oui, qu'est-ce que c'est ? Oui était écrit autrefois avec un tréma ; cela voulait dire : entendu. J'ai entendu ton désir. Ouï. La seule problématique pensable était : consentante ou non ? Nancy Huston « Jouer au papa et à l'amant »
Le philosophe se lève à l'aube dit Michel Serres.
J'ai beaucoup baissé dans mon estime depuis que je sais que je suis moi.
Peux-t-on détester un livre qu'on a fait parce qu'il est réussi ? Et l'aimer justement parce qu'il est raté ?
Je déménage mais ce n'est pas moi qui bouge.
Je relis la correspondance du gros Dominique ainsi que ses écrits intimes comme « Souvenirs d'égotisme » et je trouve dans celui-ci page 45 : « J'ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott et ses imitateurs eussent sagement commencé par là, mais moi, j'abhorre la description matérielle. L'ennui de la faire m'empêche de faire des romans. »
Je suis épuisé par ce que je ne fais pas.
Tous ces livres par terre, en petits tas, que j'ai aimé un jour, sans avoir forcément eu le temps de les lire, qui attendent de savoir si je les garde ou si je les donne à Emmaüs ou « Aux mains ouvertes », me regardent fixement ou me font des clins d'oeil aguicheurs...
Et pour finir ce mois, cette pensée lapidaire de mon amie Natalie Barney (qu'on peut retrouver dans « Pareil à l'éléphant » qui vient de paraître) : « Brûler, puis éclairer. »
Jean Lenturlu
Journal de campagne du mois d'avril 2020
Le temps est venu de remettre au goût du jour les bals masqués.
"Un monstre me poursuit. Je fuis. Mais c'est lui qui me poursuit pour me demander de l'aide."
Alejandra Pizarnik
En 1650, l'archevêque Usher, se fondant sur les généalogies des personnages bibliques, propose pour la création de l'homme la date de 4004 ans avant Jésus-Christ. A partir des mêmes documents, J. Lightfoot précise un peu plus tard que cet événement eut lieu le 23 octobre à 9h du matin !
La date de 4004 avant J.-C. fut consignée dans les marges de la version autorisée de la Bible, et devint aussi sacrée que les Ecritures elles-mêmes.
Michèle Julien dans l'article « Le Paléolithique et le Mésolithique » (Le grand atlas de l'archéologie)
Dans une entrevue avec le journal Libération en avril 2016 re-publié en hommage après l'annonce de sa mort ce 17 avril 2020, le chanteur Christophe disait : « Parce que tant que je serai debout, il peut m’arriver n’importe quoi, je peux voyager partout dans le monde, jouer du piano et chanter dans n’importe quel bar, comme quand j’avais 15 ans et que je chantais à la Vache enragée ou la pizzeria de Juan-les-Pins. Il y a que ma gueule qui a changé et les années en plus. Comment ça s’appelle, quand on a 65 ans ? Non, pas senior. Pas carte vermeil. Pas troisième âge ! Ah oui, la retraite. Encore un mot que je ne connais pas du tout. L’idée, c’est d’être en vie, au quotidien, maître de sa route, sans avoir à attendre les droits d’auteur, sinon t’es dans le formol. »
Dans cette éblouissante phrase d'Henri Michaux, il y a tout mon projet littéraire :
« J'écris afin que ce qui était vrai ne soit plus vrai. »
Dialogue d'André Breton :
—Avez-vous des amis ?
—Aucun, cher ami.
Cette réflexion spirituelle attribuée à Agatha Christie dont elle refuse la paternité :
Un archéologue est le meilleur mari possible, car plus vous vieillissez, plus il s'intéresse à vous.
Dans son journal, le 24 août 1920, Helen Hessel écrit en parlant d'Henri-Pierre Roché :
« Pierre parle du besoin naturel de mettre sa racine en la femme. Les enfants qui ne sortent pas l'empêche d'être beau. Devient amer. Il parle de son sexe avec un respect infini ou avec confiance et amitié, quelquefois il se fâche de l'indépendance qu'il lui reconnaît humblement. Il constate les mouvements, il obéit quand c'est possible, mais le sexe est aveugle, ne voit pas que ce n'est quelquefois pas possible en pratique. »
Se demander toujours : Dans l'intérêt de qui le dirigeant dirige t-il ?
Et pour finir ce mois confiné une pensée de mon ami Achille Chavée :
La chaise est toujours assise.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de mars 2020
Nous sommes tous des masques mais maintenant nous le savons.
Je n'aurai jamais pu imaginer que ce mégalovirus arrive à confiner chez eux la moitié des êtres humains de cette planète et qu'il puisse transformer notre quotidien en une mauvaise série de science-fiction.
Masques et bergamasques... Le mot, dont l’origine est encore discutée, nous renvoie d’abord à la liesse et aux travestissements du carnaval. Pour nous, et depuis la fin du moyen-âge, se « masquer », c’est avant tout se « cacher », par jeu ou pour se soustraire à la morale. Et, dans ce dernier registre, nous imaginons le noble vénitien se rendant incognito sous son masque blanc tenter fortune au ridotto ou se divertir dans les casini proches de la place Saint-Marc... Ce faisant, nous privilégions exclusivement la fonction dissimulatrice du masque et nous oublions que dans la plupart des sociétés humaines et pendant des millénaires, ces objets si divers que nous regroupons sous le vocable générique de “masques” ont été liés au sacré et le plus souvent à des rituels d’épiphanie.
Christian Rivoire (article Saint-John Perse, Mythes et présences)
L'Odyssée dure 41 jours et l'Iliade 10 ans.
Dans le journal d'André Maurois (1946), cette phrase de Jean Cocteau : « Victor Hugo était un fou qui se prenait pour Victor Hugo ».
Mon nouveau livre « Pareil à l'éléphant » est là devant moi, en chair et en os de papier. Il est beau et terrifiant à la fois. Il est tellement lourd qu'il fait 63 cartons et pèse 767 kg. Depuis son transport devant l'hôtel de Paris jusqu'au grenier, j'ai des courbatures dans les mollets qui ne sont pas littéraires...
« Ici jadis et peut-être encore maintenant, des nymphes se promènent la nuit » écrit Egon Bondy dans l'introduction à son texte étrange « La fille qui cherche ».
Dans le journal des Goncourt, le 28 août 1865, les propos de monsieur Thierry, le directeur du Théâtre Français :
« Voyez-vous, ici, rien n'est vrai... Ce qu'on dit n'est pas vrai... Le mensonge même n'est pas vrai... Oui, oui, rien n'est vrai. »
Tintin, est-ce l'impuissance du fils ? Il s'est pour cela inventer un père ad hoc (adéquat).
Et pour finir ce mois de cloîtré, cette pensée de mon ami Manuel Daull que je trouve dans « Nos besoins d'attachement part II » : ce qui est caché à la surface nous démontre toute l'épaisseur de l'apparence.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de février 2020
De ces temps obscurs, j'aimerais ouvrir les volets roses de la beauté.
Que les enfants sont beaux quand ils dorment.
Cette pensée de Paul Eluard qui m'accompagne depuis des lustres : « Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci. »
Je te désire beaucoup mais pas encore.
Dans le journal des frères Goncourt, l'un d'eux écrit ce 16 janvier 1844 : « Je me demandais l'autre jour, avec inquiétude, si j'aurai à recommencer la fatigue de cette vie d'ici bas, dans une autre. La peur m'était venue qu'il n'y eût, pour peupler les siècles, qu'un certain nombre déterminé d'âmes, – comparses défilant et repassant de monde en monde, ainsi que les soldats des armées du Cirque, de coulisse en coulisse. »
Dans la revue « Bizarre » n° 27 éditée dans les années 60 par Jean-Jacques Pauvert (dont je lis la passionnante biographie par Chantal Aubry) ce petit poème de Raymond Queneau :
J'embarque
Tu bateau
Il navigue
Nous coulons
Iles désertes
Je me suis toujours demandé si les gens qui apprécient mon travail artistique ont mauvais goût.
Du poète soufi Jalâl al-Din Rumi : « Par-delà les notions de bien et mal, il y a un champ. C'est là-bas que je te retrouverai. »
Dans les lettres à Jean Paulhan, ce mot d'Alexandre Vialatte : (…) « Et c'est sans doute la mort seule qui nous ouvre notre propre porte. »
Mon prochain livre va naître le 18 mars (si les dieux de l'imprimerie sont avec nous) et je serai présent à l'imprimerie Chirat avec Claude Ballaré et Adélaïde. Overdose de grammaire et de ponctuation pour ce livre qui m'oblige à parler avec des points virgules et des guillemets, ce qui n'est pas évident à l'oral.
Vendredi dernier à la librairie de Paris à Saint-Etienne, rencontré par hasard deux poètes et un philosophe qui ont consciencieusement éviter de lire mes aphorismes de peur d'attraper le mégalovirus.
Une pensée de mon ami Louis Scutenaire pour finir ce mois infecté :
Une banalité me convient mieux qu'une originalité à la mode.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de janvier 2020
Ce samedi à Glaine-Montaigut au salon des vins naturels, cette petite fille qui me déclare : Avant, mon papa offrait des fleurs à ma maman, maintenant il ne lui en offre plus.
Le nouveau livre avance et prend des formes qui me plaisent.
Depuis qu'il était myope, il avait une vie de flou.
Je suis à la lisière de la notoriété.
La poésie, c'est une trace de vie, et non la vie en soi. Ce sont des cendres de quelque chose qui brûle bien. Parfois, on se méprend et on essaie de créer des cendres au lieu des flammes. Léonard Cohen
Combien de temps perdu depuis qu'il existe ?
Dans « Libération » du 24 janvier, reportage sur la manifestation à Paris contre la réforme des retraites et cette phrase d'un manifestant : « Avant, on était maltraités, maintenant, on va être mal-retraités ».
Si je meurs un jour, mettre sur ma tombe cette phrase de William MacIlvanney :
« C'est avec ces fragments que j'ai consolidé ma ruine. »
Cette déclaration de Marcel Duchamp : Je vois la vie en « ose ».
Dans le « Monde des livres » du 31 janvier, cet extrait du dernier livre de Mia Couto « Les sables de l'Empereur » :
« Je ne suis pas né pour être une personne. Je suis une race, je suis une tribu, je suis un sexe, je suis tout ce qui m'empêche d'être moi-même. »
Norbert qui crie quand on lui propose d'aller dans un camps de nudistes :
Non ! moi je suis un pudiste !
Je relis les journaux-registres de Pierre de L'étoile pour me rappeler que l'histoire est cruellement injuste.
Et pour finir ce mois de janvier, cette pensée de mon ami Georges Perros :
Les tableaux pensent. Le langage travaille.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de décembre 2019
Nous sommes désormais l'avant-garde de la fin du monde.
Reçu aujourd'hui cette curieuse carte de vœux : « Adepte du bondage culturel, je vous souhaite mes meilleurs nœuds créatifs pour cette nouvelle année ».
Aux Volcans, ce jeudi 19 décembre 2019, ce vieux monsieur qui me dit après avoir regardé mes cartes postales aphoristiques : « Les pensées, c'est du voyage lent ».
J'ai appris dans « Le rêve mexicain ou la pensée interrompue » de J.M G. Le Clézio que les Mayas nomment l'or « Takin », ce qui veut dire « l'excrément du soleil ».
Quand je serai fatigué, je m'arrêterai et m'allongerai dans un fossé pour regarder les étoiles.
Rencontré à Vienne à la librairie Lucioles le 21 décembre un membre du collectif « les flous furieux » qui accompagne artistiquement des personnes en souffrance psychologique.
Dans le recueil de journaux inédits posthumes « Il faudra repartir », Nicolas Bouvier écrit pendant son voyage en Indonésie en 1970 : « Petit j'ai longtemps cru qu'oisif était le singulier d'oiseaux. Java me rappelle cette méprise. Les Javanais se tiennent comme des échassiers, toujours le poids sur une jambe. On ne serait pas surpris que leurs genoux soient doublement articulés. Quand ils vous regardent, ils battent des paupières comme des oiseaux de nuit. »
Akutagawa Ryünosuke (1892 – 1927) est ce célèbre écrivain japonais qui se suicida en laissant ces mots : « Vague inquiétude ».
Dans le journal des frères Goncourt, on trouve des remarques misogynes, des saillies antisémites, des banalités et quelques perles comme celle-ci datée du 15 novembre 1859 :
« Dans les troubles de l'art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres, charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui risquent tout, et apportant en leurs imaginations, avec une corruption suave, une délicieuse témérité. »
Je suis dans le rhume total et la fatigue extrême depuis la fin de mes dédicaces, comme s'il fallait que j'expie tous ces livres vendus en cadeaux de Noël...
N'oublions pas que les cannibales n'ont pas de cimetière - pensée de mon ami Marcel Mariën - est une bonne entrée pour fêter cette nouvelle année 20 – 20.
Jean Lenturlu
journal de campagne de novembre 2019
Dans cette société mondialisée, on tente de nous empêcher tous les jours de ne rien faire.
Dans le journal de Thomas Mann (28 septembre 1918) :
L'éducation est une atmosphère, rien de plus.
Envie de finir ma vie entouré de vieilles dames buvant le thé.
Apprendre à dormir est-ce accepter de mourir ?
Dans son livre - résilience « Une minute quarante neuf secondes » (après l'attentat de Charlie Hebdo), le dessinateur Riss écrit : « Les tragédies sont comme les tempêtes : à marée basse elles dévoilent rarement des trésors mais plus souvent des épaves. »
Cette belle phrase de Philippe Lançon : On écrit pour rejoindre ceux qu'on a lus.
Boris Pasternak, sachant qu'il ne pourra pas être publié en URSS, donne une copie du manuscrit du Docteur Jivago à Sergio d'Angelo, agent littéraire de l'éditeur italien Feltrinelli en lui disant : « Je vous invite à mon exécution ».
Ce 28 novembre à l'entrée de la salle de spectacle du Sémaphore à Cébazat, n'ayant pas de sac avec moi, je vois dans les yeux de l'agent de sécurité la nostalgie de ne pas pouvoir me fouiller.
Dans le dictionnaire historique de Pierre Bayle (qui date de 1702), à l'article « Philetas » qui est un grammairien et poète au temps d'Alexandre le Grand, il écrit : « Il était si petit et si menu qu'il fut obligé de mettre du plomb à ses souliers, afin que le vent ne l'emportât pas. C'était le moyen d'encourir point le reproche qu'on fait si souvent aux Prédicateurs de Carême, lors qu'avec un teint frais et vermeil, ils gémissent de la corruption du monde, et déplorent le mépris qu'on a pour les lois de la mortification. »
Je suis une blonde aux cheveux noirs (Louise Brooks).
A la librairie de Romans sur Isère ce vendredi 29 novembre, ce monsieur qui me parle de sa grand-mère qui a 97 ans et qui lui a dit : « Je voudrais me coucher vivante et me réveiller morte. »
Pour Claude qui n'est plus là depuis le 10 novembre,
cette épitaphe de Khalil Gibran :
Je suis vivant comme vous et je suis maintenant à vos côtés. Fermez les yeux, regardez autour de vous, vous me verrez.
Et pour finir ce mois un peu froid et funèbre, ce petit quatrain de mon ami Ausone de Chancel :
On entre, on crie
Et c'est la vie !
On baille, on sort
Et c'est la mort !
Jean Lenturlu
Journal de campagne d'octobre 2019
Cette citation de Jean-Paul Dubois qui vient d'obtenir le Goncourt 2019 :
Un romancier n’a jamais été pour moi autre chose que le résultat d’un croisement hybride entre un grammairien et un concessionnaire Toyota. Je me comprends.
Souffrant atrocement de la solitude, il fit passer une annonce dans le journal pour réaliser un suicide collectif.
Le désert du réel.
Hier, elle m'a fait un sourire d'outre-tombe.
Au festival Art'Tanik à Villié-Morgon, S. qui arrive un peu en vrac au petit déjeuner avec son petit partenaire cubique à la main et qui déclare en le regardant : Je n'aurai pas dû dormir avec mon cubi.
Dans le journal des Goncourt (18 avril 1857) ceci qui me fait penser à Claude qui agonise à l'hôpital : « C'est étrange comme, à mesure qu'on vieillit, le soleil vous devient cher et nécessaire, et l'on meurt en faisant ouvrir la fenêtre, pour qu'il vous ferme les yeux. »
Quand je lui ai dit « je t'aime » en partant de l'hôpital, elle m'a répondu « Je t'aime à la folie, comme une fourmi à l'agonie ».
Dans « Les valeurs de l'éducation » d'Olivier Reboul je trouve ceci :
« L'initiation me semble guère laisser de traces dans notre monde moderne, technique et individualiste. Et pourtant si. Simplement, elle est devenue individuelle : une auto-initiation, sans contrôle extérieur mais aussi sans repères sociaux, ce qui la rend plus difficile et plus angoissante. En fait, tout homme, toute femme, a à s'initier plusieurs fois dans sa vie, doit un jour apprendre à aimer, à être parent, à être âgé, à se préparer à mourir...
Autant de « passages », parfois brutaux, toujours plus qu'on ne l'aurait voulu, et dont il faut découvrir soi-même les « rites », ce qui demande une bonne dose de lucidité, de courage et d'humour. Qu'est-ce qu'on apprend alors ? A se laisser transformer, à accepter l'être neuf que de toute façon nous serions devenus. C'est là sans doute ce qu'on nomme « apprendre à être ».
Quel mal avons-nous à admettre que les gens que nous aimons soient heureux sans nous ?
Jacques Brenner (Journal Pâques 1941)
J'aimerais un jour écrire un livre laid uniquement pour mettre ceci en exergue :
« Au déclin de la beauté ».
Ecrire une phrase gaie pour contenter les croyants du positif...
Et pour finir ce mois d'octobre cette phrase de mon ami Art Spiegelman :
« Le désastre est ma muse ».
Jean Lenturlu
Journal de campagne de septembre 2019
J'aime dans les journaux intimes ce genre de notes comme celle de Jacques Brenner datée du mercredi 10 décembre 1941 : « Je me vois tellement laid dans une glace au Printemps, que je rentre en vitesse m'assurer dans la mienne qu'elle exagérait. »
Petit dialogue entre un journaliste (K) et mon ami Buk (B) qui vous servira peut-être un jour :
K : « Ecoutez, si le monde devait disparaître dans un quart d'heure, que feriez-vous, que diriez-vous à la population ? »
B : « Je leur dirais rien. »
K : Bon, allez mec, vous n'êtes pas très coopératif ! Alors... Si le monde devait disparaître dans un quart d'heure, je veux savoir ce que vous feriez ! »
B : Je ne bougerai pas de place, exactement comme je suis en train de le faire maintenant. »
K : « Mais que diriez-vous à la population mec, la POPULATION ! »
B : « N'oubliez pas de changer de tramway au prochain arrêt. »
Charles Bukowski « Correspondance 1958-1994 » (lettre du 26 mars 1963)
Mettre sur ma tombe (tiré d'une citation d'Alain Damasio dans « La Horde du Contrevent ») :
« Il était un homme du pur présent et de l'extrême oubli. »
J'aime les humiliations naturelles.
« Plusieurs femmes viennent à vous, vêtues de soie, comme des mouches vertes. »
(Fin du texte poétique « Le compliment à l'industriel » de Francis Ponge.)
Encore Flora Tristan, mon héroïne actuelle, qui écrit dans son livre posthume « Le testament de la Paria » : « Est-ce que l'intelligence suprême a pu lancer le soleil dans l'espace et ordonner la marche merveilleuse des sphères pour que des êtres à gros ventre et à figure sans génie brocantent entre eux les produits de la terre, y compris les hommes afin de parvenir à manger seuls, à avoir seuls des maisons et des vêtements, à jouir seuls enfin, non pas de la pensée, mais du pouvoir d'étouffer la pensée ! »
Dans le journal des Goncourt cette phrase écrite fin février 1854 : « L'Humanité a tout trouvé à l'état sauvage : les animaux, les fruits , l'amour. »
Me retenir d'écrire.
(Cette petite phrase est déjà un échec.)
Et pour finir ce mois, cette pensée de mon ami Charles Péguy :
Le plus dur c'est de voir ce que l'on voit.
Jean Lenturlu
Journal de campagne de juillet - août 2019
« Une guerre intelligente » est le contraire d'un pléonasme.
A Biarritz, cet été, un jeune garçon avec l'accent des banlieues, s'écrie en passant devant le luxueux grand Palais Eugénie, devenu un Palace : « C'est un bar à 8 étoiles ! »
Lui : J'aimerais collectionner tes cris d'orgasme.
Elle : Les cris d'orgasme, ça ne se collectionne pas, c'est comme les papillons !
Louise qui me dit (parlant de sa naissance) : J'ai dû payer la cigogne.
J'oublie magnifiquement tout.
La monotonie n'existe pas. Elle n'est qu'un symptôme de la fatigue.
Alain Damasio « La horde du contrevent »
La profondeur insoupçonnée des jeux de mots.
La plus belle définition de l'acte d'écrire par Ernst Jünger :
Au milieu d'un cercle d'artisans illustres, je me présentais comme un graveur de syllabes.
Elle me tire du côté du bonheur malgré moi.
Pour moi, les enfants sont de petits adultes, ils savent d'où viennent les bébés mais le seul problème, c'est qu'ils ne savent pas d'où viennent les adultes. Tomi Ungerer « Entretien « A voix nue » le 12 janvier 2012 à France Culture
Dans son journal « Le tour de France » qui est étonnant de fraicheur et d'audace pour l'époque, Flora Tristan sillonne les villes de France pour prêcher l'Union ouvrière et à Bordeaux le 22 septembre 1843, elle écrit ceci :
« En vérité il faut croire que mes ouvrages ont une vertu surnaturelle puisqu'ils mettent en émoi même les libraires, les êtres les plus menteurs ! Ce matin, je vais chez M. Rémy, libraire et cabinet de lectures, Fossés de l'Intendance. Dés que je prononce mon nom, je vois ce brave libraire devenir tout pâle, absolument comme si Belzébuth lui apparaissait en personne ! - « Vous n'avez pas affiché mon livre, lui dis-je. » - « Oh non, Madame, et je ne l'afficherai pas ! » - « Et pourquoi donc cela ? » - « Parce que je ne veux pas qu'un semblable livre se vende chez moi ! » - « Vous l'avez lu, Monsieur ? » - « Oui, Madame, je l'ai parcouru et je trouve que ce n'est pas là le langage qu'on doit tenir aux ouvriers. » Il allait continuer, mais je l'interrompis : - « Vous n'avez aucune explication à me donner, Monsieur, j'ai pour moi-même une tolérance entière, c'est pourquoi je respecte toutes les opinions, telles opposées qu'elles puissent être à la mienne. » Le bonhomme qui m'a l'air d'un hypocrite fini, me regarda avec des yeux foudroyants. Moi je le saluai avec une extrême politesse. »
Pour finir ce mois, cette pensée de mon ami Jacques Brenner (tiré de son journal le 21 mai 1941) :
La vie est un jeu contre le hasard.
Jean Lenturlu
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